Le bic dans l’oeil

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Du ciel à la semelle

juillet 27, 2008 · 13 commentaires

Photo envoyée par Alexandre

A six heures trente, Marc ouvre un œil. Le plafond bleu du ciel est au-dessus de lui, frais encore, naïf comme dans une aquarelle de Raoul Dufy. Il y ferait volontiers passer un oiseau enfantin, trois coups de crayons simples et expressifs, un bec, deux ailes, le corps ovale épinglé là-haut. La couverture à carreaux, celle qu’il a rapportée d’Angers, ne lui couvre plus les pieds à cause des angoisses et des mouvements de la nuit passée sur cette marche polie, au pas d’une porte austère.

Dégage – la semonce, déjà avinée, six heures trente par un matin de ciel bleu, dégage – dégage, connard, je t’ai jamais vu. Marc ouvre l’autre œil, celui qui ne vise pas le monde à travers l’âme perdue d’un peintre raté, celui qui regarde bien en face la laideur humaine et ses petits accessoires. Ici, un pochtron de soixante ans – mais la rue vieillit, il est peut-être bien plus jeune que cela – vacillant sur le béton, bouteille de beaujolpif rasant dangereusement le trottoir. Ca va. Marc dégage. C’est vrai qu’on ne l’a jamais vu ici. Il n’est pas de Paris, notre héros en couverture à carreaux.

Depuis quelques temps, il en a vu du pays. Les routes d’Angers au Mans, dans des camions de routiers sympas avec qui taper la discussion et parfois partager un sandwich, pas regardant le routier hollandais, ça donne de sa personne, ça nourrit son hôte, ça regarde la route les mains sur le cœur et sur le volant. Puis, du Mans, des voitures difficiles. Jeunes femmes à l’esprit d’aventure, mais finalement farouches et effrayées par sa grosse moustache rousse ; jeunes bandes de mecs qui vous farcissent les oreilles de commentaires sur les bienfaits du road-trip, dans le style « moi aussi je voudrais tout lâcher, partir comme vous, mais je ne peux pas, j’ai mes études de droit à terminer ». Vieux bonshommes rouillés et muets par-dessus leur moteur qui caquète. Voitures réticentes, voitures embourgeoisées, voitures délicates. Marc est arrivé à Paris, et ce n’était pas par choix. Ce n’était pas pour le road-trip. C’était pour vivre, parce qu’à Angers, le clochard à l’âme de Monet et à la moustache de Brassens n’a pas trouvé son quartier, son réseau, sa place en somme. Dégage. Ca va. On connaît la chanson. Et puis à Paris, qui sait seulement ce qui peut se passer ?

Marc arpente le quartier, essuyant tranquillement les éructations hachées de son premier ennemi parisien qui ne lui lâche pas la grappe. Dégage, je te dis, dégage, connard ! De toute façon, ici c’est trop bourgeois. Il n’aurait pas tenu deux nuits. Un matin, une concierge l’aurait viré à coups de talons en menaçant d’appeler la maréchaussée, pas vrai ? Le clodo matinal lui colle encore au cul ; son pas n’est pas assuré, mais il va vite, le bougre ; un type à chien, très jeune et défoncé, l’a rejoint dans sa hargne en le traitant d’Astérix (de merde) – sobriquet qui échoit souvent à sa valeureuse moustache. Marc a soif. De son dernier job sur un chantier, à Seiches-sur-le-Loir, il lui reste quelques bons euros propices à l’achat d’une bière glacée au zinc d’un de ces bistros parisiens si sympathiques. Il entre dans un café qu’ouvre à peine un jeune serveur énergique et blondinet. La bière glisse sur le comptoir, les mains de Marc tremblent de joie autour du verre aux courbes de femme, blonde toujours prête, blonde qui fait cesser la peur et la solitude. Toute cette blondeur – le serveur, sa moustache, cette bière dorée – pour un peu, Marc donnerait son cœur à la terre entière. Mais le jeunot du bar a l’œil vif. Il refuse le deuxième demi à son client. Allez, faut pas boire comme ça à sept heures du matin, monsieur. Marc est trop doux pour la lutte. Il sort.

Dehors, pas de mystère, c’est un Paris décevant, une ville qui ne voudra jamais de lui. « J’ai fait un pari sur Paris » se dit-il, l’équation le fait rigoler doucement. A huit heures, Paris sonne ses réveils de businessmen et d’employés de bureaux. A neuf, le métro craque, c’est la fourmilière. A dix on consomme, vitrines léchées, néons allumés pour papillons de shopping. A onze, à douze, à treize, à quatorze, c’est Paris entier qui mange, mange, mange ; à quinze on prépare les menus des bons restos du soir, de seize à dix-neuf les échoppes surchauffent, les femmes perdent de leur superbe dans la frénésie des boutiques, à vingt les hommes se roulent les uns sur les autres, cyclistes dans le décor et klaxons bien embouchés. Vingt-et-une heures, couverts d’argent, nappes de lin empesé, repas de roi. Vingt-deux, le vin qui fouette les sens émoussés de la journée, vingt-trois les hommes et les femmes de Paris font l’amour devant des fenêtres éclairées. Minuit. L’unique heure du clochard. Celle où il se montre. Celle où vivre, pour lui, n’est plus un vain mot. Il est minuit et Marc ne sait toujours pas où dormir. Dégage, dégage, dégage, crie Paris de six heures à minuit.

La nuit n’est pas très dense, car c’est la fin de l’été. Une ombre se profile au détour d’une large rue. Une grosse ambassade ? Des rangées de chaussures monstrueuses sont alignées. Des chaussures à crampons, qui font peut-être mille fois la taille d’un soulier normal. Marc est planté là, une bière dans le ventre et c’est tout, une couverture à carreaux et c’est tout. Il n’y a pas un chat. Il se souvient, Marc, que dans une histoire pour enfants, une vieille dame hébergeait des orphelins dans une chaussure géante. Dans celles-ci, on ne peut pas dormir : ce ne sont pas les souliers magnifiques de Gulliver, mais de vilaines chaussures de sport Adidas en résine surdimensionnées. Cependant, elles pointent vers le bas, avec la grâce étonnante d’un chausson de ballerine. Et sous l’arc du pied cambré, se dessine un asile pour Marc, bien à l’abri, bien caché, loin des yeux de Paris.

Hop. La couverture à carreaux s’étale à l’ombre de la grosse basket. Ça fait longtemps qu’il n’avait pas eu un toit sur la tête. C’est comme une cabane. C’est presque douillet, s’étonne notre ami. Ce ne sera certes que pour une nuit, mais quelle nuit! Sous l’égide d’une ambassade et du symbole d’une des plus grosses entreprises du pays réunies. Qui eût cru que la France pouvait chérir autant ses citoyens démunis ?

Catégories : Photos en couleur
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Oublier Sam

juin 18, 2008 · 9 commentaires

Photo envoyée par Fafa

Il est seize heures, une heure brûlante dans ce pays ; la voiture s’arrête, Lena n’a plus d’essence. Elle éponge son front d’un revers de la main, il lui semble qu’elle aurait pu s’offrir une bagnole un peu plus moderne, avec la clim par exemple, du moins un toit ouvrant ; mais Lena n’aime que les vieilles choses, les choses qui se patinent beaucoup, qui prennent beaucoup la pluie et qui transpirent la vie, les meubles mal peints, les vêtements de friperies, les chiens qui n’ont plus qu’un bout de queue mordu par un accident. Voilà comment elle s’est retrouvée au volant de cette guimbarde achetée dans un mouvement de nécessité absolue, sur la route qui mène d’Oklahoma City à San Francisco, parce qu’il fallait partir. Sam, quant à lui, n’aimait presque que les objets neufs, ceux qu’on peut avoir avant tout le monde. Il aurait bien ri de la voir conduire cette longue Ford déglinguée. Pourtant Lena s’y était sentie tout de suite à l’aise, enfoncée dans un fauteuil qui puait le cuir vieux de trente ans.

Il y a encore du chemin jusqu’à San Francisco. Sam n’aimait pas la Californie. C’est justement pour cela que Lena a choisi de s’y rendre, sans rien dire à personne, simplement pour le plaisir de se répéter qu’elle fait quelque chose que Sam n’aurait jamais entrepris. Pour être loin de lui, et différente de lui, et à part lui, comme délivrée de la prison des souvenirs qui les ligotaient l’un à l’autre – les nuits tristes dans le pavillon de la banlieue d’Oklahoma City, le baseball qu’on regarde à deux quand on n’a rien d’autre à se dire, la vaisselle sale, le pyjama froissé resté mort sur le lit, les baskets vides au pied de la penderie. Les fragments les plus plats, les plus misérables de la mémoire d’un couple peuvent parfois être les plus tenaces tout de même, être ceux dont on ne sait pas comment se débarrasser.

Lena sort de la voiture. La route est déserte évidemment. Elle n’a pas croisé âme qui vive depuis deux heures sur ce chemin parfaitement rectiligne. On dirait la pampa, se dit-elle. Elle claque la portière et plonge ses mains dans ses poches. Elle aurait pu se délester de son imperméable mais cela ne lui est pas venu à l’idée. Ses yeux ne trouvent pas de réconfort dans ce paysage morne et plat, bouffé de soleil et de poussière. Plus d’essence, au milieu de rien, peu importe. Elle est là, elle existe, elle est elle, Lena. Si seulement elle n’avait pas pensé à Oklahoma City- à Sam. Le regret de s’être laissé aller à scanner en esprit toutes ces choses vaines et mortes l’a emmenée vers une autre mémoire bien plus brillante, bien plus douloureuse encore : celle des moments heureux. Il faisait si chaud il y a une minute encore et maintenant j’ai froid, Sam. J’ai froid loin de tes yeux. Lena se demande si une voiture va s’arrêter pour la recharger en essence, si elle aura cette chance. Et puis après tout, pourquoi ne pas s’arrêter là…

Ce frisson qui la parcourt, ce n’est pas rien, puisque maintenant le ciel en est tout imprégné. On dirait que Dieu lui-même ne sait plus qui il est et le fait savoir à ses sujets. Blanc ou noir ? Pourquoi le ciel lui-même ne sait-il plus où il en est ? L’univers a l’air de se déchirer. Lena était hier dans un motel et la vieille aux cheveux peroxydés, à l’accueil, lui a recommandé de ne pas reprendre la route tout de suite. C’est la saison des tornades, deux personnes sont déjà mortes sur la route avant-hier, prises de court dans leur pick-up. Un homme et une femme. Un couple ? Avait demandé Lena. La vieille ne savait pas. Maintenant ça y est, Lena est certaine qu’elle est en face de l’élément redouté. Ce tuyau d’air et de poussière qui rase le sol, au loin, c’est une tornade. Il est seize heures trente et tout s’est assombri comme une nuit apocalyptique. Lena rentre dans la Ford. Elle ne veut tout de même pas mourir, elle était seulement venue pour oublier. L’air siffle très violemment maintenant, elle l’entend envelopper la carrosserie de la voiture et sent même son mouvement en spirale qui la berce de plus en plus fort. Si c’est ça mourir, Sam, je préfère te prévenir, c’est horrible. Tu vois la faux arriver et tu ne peux pas y couper. La tornade est là. Je préfère fermer les yeux et m’autoriser à penser à toi. Tu as les cheveux noirs, les yeux noirs, le nez busqué, le corps lourd d’un Américain sportif ; tu aimes le chocolat et tu détestes les endives ; tes gestes sont toujours dirigés, ton souffle n’est jamais court. Tu m’as dit que nous aurions sans doute des enfants, un jour où il pleuvait dehors. Tu courais avec le chien tous les matins. Tu m’as dit aussi que tu ne savais pas, que tu ne pouvais plus, mais tu attendais toujours que je décide, que ce soit moi qui fasse, qui entreprenne, qui parte, en un mot.

C’est fini, la tornade est passée à côté. Lena ne pensera plus à Sam. Du moins plus pour aujourd’hui, c’est toujours ça de gagné, se dit-elle. Elle reste dans la Ford, pose ses deux mains sur le volant et réalise soudain qu’elle avait acheté un petit bidon d’essence avec la voiture. Avec ça, pourquoi aller à San Francisco seulement? La frontière mexicaine n’est vraiment plus très loin. La route a été balayée par le vent, elle semble neuve, rutilante, il suffit de remplir le réservoir.

Catégories : Photos noir et blanc
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