Le bic dans l’oeil

Oublier Sam

juin 18, 2008 · 9 commentaires

Photo envoyée par Fafa

Il est seize heures, une heure brûlante dans ce pays ; la voiture s’arrête, Lena n’a plus d’essence. Elle éponge son front d’un revers de la main, il lui semble qu’elle aurait pu s’offrir une bagnole un peu plus moderne, avec la clim par exemple, du moins un toit ouvrant ; mais Lena n’aime que les vieilles choses, les choses qui se patinent beaucoup, qui prennent beaucoup la pluie et qui transpirent la vie, les meubles mal peints, les vêtements de friperies, les chiens qui n’ont plus qu’un bout de queue mordu par un accident. Voilà comment elle s’est retrouvée au volant de cette guimbarde achetée dans un mouvement de nécessité absolue, sur la route qui mène d’Oklahoma City à San Francisco, parce qu’il fallait partir. Sam, quant à lui, n’aimait presque que les objets neufs, ceux qu’on peut avoir avant tout le monde. Il aurait bien ri de la voir conduire cette longue Ford déglinguée. Pourtant Lena s’y était sentie tout de suite à l’aise, enfoncée dans un fauteuil qui puait le cuir vieux de trente ans.

Il y a encore du chemin jusqu’à San Francisco. Sam n’aimait pas la Californie. C’est justement pour cela que Lena a choisi de s’y rendre, sans rien dire à personne, simplement pour le plaisir de se répéter qu’elle fait quelque chose que Sam n’aurait jamais entrepris. Pour être loin de lui, et différente de lui, et à part lui, comme délivrée de la prison des souvenirs qui les ligotaient l’un à l’autre – les nuits tristes dans le pavillon de la banlieue d’Oklahoma City, le baseball qu’on regarde à deux quand on n’a rien d’autre à se dire, la vaisselle sale, le pyjama froissé resté mort sur le lit, les baskets vides au pied de la penderie. Les fragments les plus plats, les plus misérables de la mémoire d’un couple peuvent parfois être les plus tenaces tout de même, être ceux dont on ne sait pas comment se débarrasser.

Lena sort de la voiture. La route est déserte évidemment. Elle n’a pas croisé âme qui vive depuis deux heures sur ce chemin parfaitement rectiligne. On dirait la pampa, se dit-elle. Elle claque la portière et plonge ses mains dans ses poches. Elle aurait pu se délester de son imperméable mais cela ne lui est pas venu à l’idée. Ses yeux ne trouvent pas de réconfort dans ce paysage morne et plat, bouffé de soleil et de poussière. Plus d’essence, au milieu de rien, peu importe. Elle est là, elle existe, elle est elle, Lena. Si seulement elle n’avait pas pensé à Oklahoma City- à Sam. Le regret de s’être laissé aller à scanner en esprit toutes ces choses vaines et mortes l’a emmenée vers une autre mémoire bien plus brillante, bien plus douloureuse encore : celle des moments heureux. Il faisait si chaud il y a une minute encore et maintenant j’ai froid, Sam. J’ai froid loin de tes yeux. Lena se demande si une voiture va s’arrêter pour la recharger en essence, si elle aura cette chance. Et puis après tout, pourquoi ne pas s’arrêter là…

Ce frisson qui la parcourt, ce n’est pas rien, puisque maintenant le ciel en est tout imprégné. On dirait que Dieu lui-même ne sait plus qui il est et le fait savoir à ses sujets. Blanc ou noir ? Pourquoi le ciel lui-même ne sait-il plus où il en est ? L’univers a l’air de se déchirer. Lena était hier dans un motel et la vieille aux cheveux peroxydés, à l’accueil, lui a recommandé de ne pas reprendre la route tout de suite. C’est la saison des tornades, deux personnes sont déjà mortes sur la route avant-hier, prises de court dans leur pick-up. Un homme et une femme. Un couple ? Avait demandé Lena. La vieille ne savait pas. Maintenant ça y est, Lena est certaine qu’elle est en face de l’élément redouté. Ce tuyau d’air et de poussière qui rase le sol, au loin, c’est une tornade. Il est seize heures trente et tout s’est assombri comme une nuit apocalyptique. Lena rentre dans la Ford. Elle ne veut tout de même pas mourir, elle était seulement venue pour oublier. L’air siffle très violemment maintenant, elle l’entend envelopper la carrosserie de la voiture et sent même son mouvement en spirale qui la berce de plus en plus fort. Si c’est ça mourir, Sam, je préfère te prévenir, c’est horrible. Tu vois la faux arriver et tu ne peux pas y couper. La tornade est là. Je préfère fermer les yeux et m’autoriser à penser à toi. Tu as les cheveux noirs, les yeux noirs, le nez busqué, le corps lourd d’un Américain sportif ; tu aimes le chocolat et tu détestes les endives ; tes gestes sont toujours dirigés, ton souffle n’est jamais court. Tu m’as dit que nous aurions sans doute des enfants, un jour où il pleuvait dehors. Tu courais avec le chien tous les matins. Tu m’as dit aussi que tu ne savais pas, que tu ne pouvais plus, mais tu attendais toujours que je décide, que ce soit moi qui fasse, qui entreprenne, qui parte, en un mot.

C’est fini, la tornade est passée à côté. Lena ne pensera plus à Sam. Du moins plus pour aujourd’hui, c’est toujours ça de gagné, se dit-elle. Elle reste dans la Ford, pose ses deux mains sur le volant et réalise soudain qu’elle avait acheté un petit bidon d’essence avec la voiture. Avec ça, pourquoi aller à San Francisco seulement? La frontière mexicaine n’est vraiment plus très loin. La route a été balayée par le vent, elle semble neuve, rutilante, il suffit de remplir le réservoir.

Catégories : Photos noir et blanc
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9 réponses jusqu'à présent ↓

  • Nicolas BàL // juin 18, 2008 à 10:24

    Hé hé, j’adore l’atmosphère de road story à la Hemingway, à la Kerouac.
    Des trois textes c’est celui – je trouve – où le personnage principal a le plus de densité. J’aime beaucoup, à quelques toutes petites pétouilles linguistiques prêt.
    :)

  • Nicolas BàL // juin 18, 2008 à 10:25

    Oops, et au fait : vive le noir et blanc !! 8)

  • fashion // juin 19, 2008 à 5:39

    Décidément, quel talent! Je suis particulièrement admirative du changement de genre et de ton qui va de pair avec chaque photo. Ce texte est très beau.

  • Magda // juin 19, 2008 à 10:24

    @ Nicolas : merci! comme je le disais à Fafa, ma Lena est un peu la Nastassia Kinski de “Paris-Texas” (au moins physiquement, dans ma tête). Pas mal non? Y en a des belles filles dans mes histoires! Je vais écrire un beau gosse la prochaine fois.
    Et, euh, quelles pétouilles linguistiques? euh… à quelques pétouilles PRES mon cher! huhu. ;-)
    Quant au noir et blanc, yes c’est beau!

    @ Fashion : Merci Fashion, tu me flattes! La photo était bien choisie par Fafa en tous cas…

  • Mo // juin 19, 2008 à 10:34

    J’aime. On ne sait jamais dans quelle ambiance on va se retrouver, et ça va toujours si bien avec la photo…
    J’espère que ton déménagement te laissra maintenant le temps de nous en écrire encore plus (oui, je réclame).
    Et pour ce qui est d’envoyer une photo, euh… Après les beautés qu’on t’a envoyées, je ne vais pas livrer mes petites choses, non mais!

  • Magda // juin 19, 2008 à 11:19

    @ Mo : ça va être dur, je pars en Grèce pour presque quinze jours très prochainement, mais je vous pondrai sans doute un petit billet de là-bas.
    Envoie-moi tes petites choses, j’en serai ravie! C’est pas un concours esthétique, non mais… ;-)

  • Nicolas BàL // juin 19, 2008 à 4:31

    Oui boh ça va, estime-toi heureuse que je ne me contente pas de crier PREUUUUMZZZ !!
    :)

    Par “pétouilles linguistiques”, je voulais dire effets de style qui font plouf. Comme « Le regret de s’être laissé aller à scanner en esprit », par exemple. Que fout un scanner au beau milieu de cet état d’amer aridité dans lequel Lena zona ?

    Bon j’admets que j’encule des mouches, mais d’un autre côté toi tu t’envoies en l’air avec des tornades alors, hein…

    … bouh, j’suis fatigué moi. :(

  • Roooxane // juin 22, 2008 à 10:06

    Joli texte, l’avant-dernier paragraphe est très sensible, j’aime beaucoup l’univers.

  • Magda // juin 23, 2008 à 7:58

    @ Nicolas BàL : ah ben je suis comme ça moi, je suis urbaine. Et puis si tu avais vu ma pièce, tu aurais compris que je suis bizarrement fascinée par les scanners (attention, ceux qui font des IRM, pas du Photoshop). Hahahahaha. Ben oui je m’envoie parfois en l’air avec des tornades, faute de mieux. Arf. Ta fatigue me fait rire :-)

    @ Rooxane : Danke schön!

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